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Sous le soleil exactement

Jour 10 - 18 février

« J'abandonne sur une chaise le journal du matin, les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent. » Ben oui, mon père n’a apparemment pas trop fermé l’œil de la nuit et il marche ce matin avec des bigoudis sous les orteils.

« Est-ce que tout va si mal ? Est-ce que rien ne va bien ? » Ça y est, tout de suite dans l’extrême… Ok, Donald Trump est au pouvoir ; ok, Corbier est mort ; ok, l’OM a encore perdu contre le PSG, mais je rappelle quand même que nous sommes toujours au Cambodge, que le ciel est bleu, que la mer est chaude, que le périmètre a été déchinoitisé, et accessoirement, que la plaie du pied de mon père s’est pour l’instant refusée à convoler en fiançailles avec dame bactérie infectieuse.

« Crois-tu qu'il va neiger, me demande-t-elle soudain. Me feras-tu un bébé pour Noël ? » Sandrine. Je ne sais pas comment te le dire… Tu n’as plus vraiment l’âge pour ça. Il faut laisser la place aux jeunes… La neige, c’est pour les enfants…

« L'homme est un animal, me dit-elle ! » Et un animal sur une patte, ça peut randonner ?... Non ?... Et paf ! Aux oubliettes de mon donjon la rando que j’avais prévue pour aujourd’hui !

 

Et maintenant,… que vais-je faire ?... Car mon fournisseur officiel d’anecdotes, il est bien gentil tout plein de léguer son corps à la science cambodgienne pour me fournir matière à noircir des pages blanches, mais il n’a pas mesuré le raz-de-marée que son acte suicidaire allait provoquer sous mon scalp de tour opérateur. « Si tu voulais être sûr de ton coup, fallait planter des carottes et pas emmener ton père en voyage ! » Je sais ça parfaitement et c’est pourquoi je t’annonce que ce matin, malgré le pied de Chewbacca de mon père, j’ai le cœur grenadine. Car cette nuit, la corneille à trois yeux m’a montré un tour de passe-passe pour le remettre sur pieds bien plus rapidement que toutes les prévisions médicales les plus optimistes ne le laissent présager. Mon petit secret à moi ? La culpabilité ! « Papa, bien sûr que ce n’est pas de ta faute, mais avec ce qui t’est arrivé, tout ce que j’avais prévu, planifié, préparé, peaufiné, est anéanti à jamais ô grand jamais… Mais non, ce n’est pas de ta faute mais nos vacances sont fichues, c’est tout… Ne t’inquiète pas, je ne t’en veux pas une seconde mais je crains seulement que ce soit la boule de neige qui fasse tache d'huile et que Sandrine ne veuille plus partir en voyage ! » Et le pompon sur la pomponnette, c’est que ça fonctionne ! Un pied de perdu, dix de repoussés ! Du coup, on met du beurre sur le truc qui pend au bout de la jambe de mon père pour ne pas que le gratin colle au pansement, on emballe le cadeau dans un beau sac poubelle, on asperge le tout d’eau bénite en n’omettant pas la petite prière à Sainte Gangrène, et hop, reparti pour vingt ans, en avant l’aventure !

 

Ne me jette pas la pierre, Pierre, le programme chamboulé du jour a bien évidemment été agréé validé tamponné par Handicap International, cela va de soi ! Des idées, j’en avais de pleines cagettes sous l’capot mais vu le contexte géopolitique familial, j’ai tout naturellement opté aujourd’hui pour le « island hopping » qui m’est apparu comme la réponse la moins pire à notre équation à deux inconnues. « Le island hopping ? Mais qu’est-ce que tu nous as encore pondu là ? » Revenons à nos fondamentaux. Déjà, inutile de te traduire le mot « island » que ton niveau de buse en anglais t’a tout de même permis de comprendre. Quant à « hopping », cela correspond à peu près à « en sautillant », dans le sens « passer rapidement d’un truc à un autre ». Autrement dit, si on secoue le tout, le petit Robert nous sort « en passant d’une île à l’autre ».

 

Sauf qu’avant de se retrouver en sécurité, pépère dans un bateau, il faut passer par l’épreuve d’immunité qui consiste à traverser à pied et à découvert la ligne de front nous séparant de Koh Touch. Trois-cents mètres à pied là où la performance de mon cher père hier a tout juste atteint les deux-cents en scooter. Toute une expédition en soit… « Ce qui compte, papa, ce n’est pas la force des coups que tu donnes, c’est le nombre de coups que tu encaisses tout en continuant à avancer ; ce que tu arrives à endurer, tout en marchant la tête haute… » Et ce n’est pas Freud qui le dit, c’est Rocky ! Bref, gilet pare-balles, genouillères, coudières, casque, chaussure de sécurité, masque à oxygène. Il est paré. On peut se mettre en route clopin clopant… « Alerte générale, plus personne ne bouge ! Râteau en plastique en vue sur la plage, il faut sécuriser le périmètre ! » Toutes précautions prises, on parvient à Koh Touch sans même une fiente de mouette sur le front de mon père. Ne reste alors plus qu’à dégoter un bateau. Mission aussi facile que de choper une chaude-pisse après une soirée chez Dodo la Saumure, puisqu’après cinq minutes, nous posons déjà notre arrière-train dans le bateau qu’on se privatise pour la journée. « Three brothers », c’est le nom de notre paquebot. « Iglo », celui du captain qui nous trimballera toute la journée ; le capitaine Stubing n’étant pas dispo aujourd’hui.

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Voilà pour les présentations. Tout le monde se fait la bise, on jette des confettis pour fêter le départ et en avant moussaillon, bâbord toute ! Première étape, l’îlot de Kaoh Toch, situé à quelques coups de rame juste en face de Koh Rong. On vient ici essentiellement pour le snorkelling. Tout ça pour que tu comprennes que ni mon père, pour les raisons que tu connais, ni Sandrine, pour les raisons que tu imagines, ne bougent leurs fesses du bateau. Pour ma part, ma soif insatiable de l’exploration m’envoie bien évidemment direct dans mon slip de bain moulant pour voir à quoi ressemblent les fonds marins cambodgiens. « Mon Bouddha, qu’est-ce que c’est beau ! Ces couleurs, ces coraux,… et tous ces petits poissons qui me font des sourires ! » Ça, c’est la réaction typiquement classique d’un gadjo venant ici se mettre la tête sous l’eau après n’avoir plongé qu’à la Tranche sur Mer ou dans le port du Havre ! Traduction : Elève volontaire et agréable mais travail insuffisant pour obtenir la moyenne !

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Ensuite, voilà une activité plébiscitée par la fondation de soutien aux victimes des mines anti-personnelles du Cambodge. Pour les victimes d’accident de scooter ayant un kilo de chair à saucisse emballé dans un sac poubelle au bout de la jambe, ça marche aussi ! Cette activité, c’est la pêche ! Explication de texte pour mon père. « Tu retires le sac poubelle, tu mets ton pied dans l’eau et tu attends que ça morde ! » Plus sérieusement, la technique employée ici est aussi simple que la pêche aux canards sur une fête foraine. On a chacun un long bout de crain équipé d’un gros hameçon et d’un appât qu’on laisse dériver en faisant quelques à-coups… Mémo idée cadeau pour Noël : Penser à acheter la dernière version de « La pêche pour les nuls » à Sandrine vu qu’elle est la seule à ne pas parvenir à attraper son déjeuner du jour. Prévoyant, j’avais alerté notre capitaine de la présence à bord de ma femme et il s’était donc doté de quelques cuisses de poulet au cas où ! Pour la recette du poisson, Captain Iglo ne se contente pas de nous fournir des bâtonnets croustillants à souhait dehors et si fondants dedans. Là aussi, la technique est simple même si la recette n’a pas été homologuée, ni par Marmiton, ni par Brigitte Bardot. Tu remontes ta ligne, tu décroches ton poisson tout frétillant et tu le poses directement sur la grille incandescente du barbecue ! Oui oui, vivant le poiscaille ! Oui oui, avec les écailles, la tête, la queue, les arrêtes, le cellophane et les entrailles ! Et quand c’est cuit, tu n’as plus qu’à croquer à pleines dents ! Captain Iglo, du bon poisson pour les costauds, pour les gourmands…  Ah, Sandrine vient de me dire qu’elle préfère le poulet…

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En tout cas, on profite de ce déjeuner pour échanger avec Iglo, sur ses conditions de vie, sur son boulot, sur sa famille, sur le tourisme au Cambodge, sur sa passion pour Woinic,… De tout ça, en ressort le problème suivant que je te soumets ci-après : Sachant qu’il est quatorze heures, que notre bateau a quitté Koh Touch à dix heures, que nous sommes huit à bord et que le vent souffle nord – nord-est, quel est l’âge du capitaine ? Je te laisse voir la photo du monsieur en lançant les pronostics. Pour celui qui se rapprochera le plus de la bonne réponse,… et ben c’est bien, pouce en l’air !

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« Cet après-midi, mes amis, vous allez me remercier car je vais vous offrir un monde, aux mille et une splendeurs, où les princesses au jardin du bonheur offrent leur cœur… Je vous emmène à la plus belle plage de l’île ! » dixit Iglo. Euh, Captain Iglo, avant de parler, mieux vaut tourner sept fois ta mangue dans ta poche, car je vais ouvrir tes yeux, aux délices et aux merveilles, de ce voyage en plein ciel que nous avons déjà fait avant-hier ! Ta plus belle plage de l’île, c’est bien évidemment Long Beach et on la connait déjà comme notre poche !... Du coup, trop dure la vie, pas d’autre choix que de retourner à la mine ! On passe ici une nouvelle fois l’après-midi à se baigner et à se reposer dans ce cadre magnifique qu’il n’est plus nécessaire de te présenter… Et on y reste jusqu’au coucher du soleil qu’on contemple pour la dernière fois à Koh Rong. Car après un resto barbecue sur la plage ce soir, après un nouveau dodo dans nos cabanes cette nuit, il sera l’heure d’aller voir ailleurs si le sable y est plus blanc. Quel suspense insoutenable !!! Comme dans les séries, quand un épisode se termine, on est impatient de connaître la suite. Souvent, il y a une semaine à patienter. Là, c’est pareil pour ce voyage sauf qu’heureusement pour nous, la suite, c’est demain ! De toute façon, demain est une autre aventure…

 

P.S. : Là où mon père pensait que le capitaine était de sa génération, et bien sache que le monsieur est plus jeune que moi…

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Franck

Auteur Organisateur Conteur Photographe

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