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Phnom en vaut la Penh

Jour 15 - 23 février

Question simple : Si le monsieur te dit « Cambodge »… Là, tout de suite, maintenant, quelle est l’image qui te vient en premier en tête ?... Oui, bon, ok, comme tout le monde, celle des temples d’Angkor… Du coup, si le monsieur insiste comme un gros lourdaud et te dit « Cambodge », qu’est-ce qui te vient à l’esprit en deuxième ?... Aïe, et oui, c’est tout de suite moins glamour… L’homme est capable de façonner de pures merveilles mais cette triple buse est tout aussi douée dès qu’il s’agit d’adopter un comportement irrationnel de débile menthe à l’eau. Et crois-moi, il n’y a pas mieux que le Cambodge comme preuve vivante ! Là où je t’ai bassiné pendant plusieurs jours avec la majesté, la grandiloquence, la magnificience des temples d’Angkor, je vais maintenant plomber l’ambiance avec les tortures gratuites, les délations fantaisistes, les assassinats arbitraires, les exterminations collectives, les famines provoquées, les déportations massives, les persécutions organisées, et j’en passe et des plus pires que pires pour t’éviter de faire des cauchemars. Au fait, si tu crois que je suis en train de faire allusion à des pratiques sadiques ayant eu cours au moyen-âge dernier, tu t’enfonces le bras dans l’œil bien comme il faut ! Car c’est à l’époque où tu te dandinais sur Born to be alive avec tes pantalons à pattes d’eph et ta coupe ridicule que la population cambodgienne subissait toute cette panoplie du parfait tortionnaire. Bienvenue dans le Cambodge des années soixante-dix ! Bienvenue chez les khmers rouges !

 

« Euh, papa, aurais-tu l’obligeance de me repasser la corbeille de viennoiseries, s’il te plait ? » Le petit-déjeuner proposé par notre hôtel est vraiment top… Dehors, les petits oiseaux gazouillent, l’herbe est verte, le soleil brille, la vie est belle… Tout ça pour te dire qu’on a du mal à se rendre compte de ce qui s’est tramé au Cambodge en général et à Phnom Penh en particulier il n’y a qu’une quanrantaine d’années… Bon, j’imagine que tu vas considérer ce texte comme moins léger que ses prédécesseurs, mais laisse-moi quand même te plonger dans le contexte… Ambiance Apocalypse Now. Nous sommes en 1969, loin d’être une année érotique pour tout le monde. La guerre du Vietnam est à son apogée. Les forces américaines et sud-vietnamiennes se sont alliées pour s’opposer aux méchants communistes du nord. Ces derniers se réfugiant au Cambodge, les américains décident manu militari de bombarder ce pays pour les en déloger coûte que coûte. Ça va durer comme ça près de quatre longues années. Bombardements qui permettent aux communistes cambodgiens, alias les khmères rouges, d’endoctriner de plus en plus de monde. Bombardements qui plongent finalement aussi le pays dans une guerre civile. Le 17 avril 1975, les khmères rouges profitent du chaos général pour entrer dans Phnom Penh. Leur leader Pol Pot renverse ce qui reste du gouvernement pour prendre le pouvoir du pays. Les gens ne le savent pas encore mais c’est pour eux le début des gros gros gros ennuis qui sentent les excréments canins. Car dans la vie, soit tu es Chocapic, soit tu es Golden Grahams. Soit tu es OM, soit tu es PSG. Soit tu es le petit chaperon rouge, soit tu es le méchant loup. Et bien Pol Pot, je te le donne en mille, il a eu le tiercé dans l’ordre : Chocapic, PSG et méchant ! Mais nous y reviendrons dans deux minutes trente…

 

Car pour l’instant, je négocie un tuk tuk pour traverser la ville et nous rendre à Tuol Sleng. Ce nom ne t’évoque peut-être rien et pourtant, c’est le petit frère d’Auschwitz. Après des temples magnifiques, des plages paradisiaques, nous voilà à visiter un ancien lycée reconverti en camp de détention et de torture durant la fin des années soixante-dix, désormais musée du génocide, emblême de cette période cauchemardesque… Et pour nous mettre dans l’ambiance, le narrateur de notre audioguide en français nous raconte l’histoire de la prison et de nombreuses anecdotes de façon poignante.

 

Lorsqu’on pénètre dans la cour de cet ancien lycée pour la première fois, on se rend compte que le petit parc qui s’y trouve est très joli avec ses arbres fruitiers et ses frangipaniers. On s’imagine très bien les bruits d’adolescents en rang Depardieu, étudiant et s’amusant dans ce lieu paisible. Puis notre regard se porte sur les bâtiments défraichis engoncés dans des kilomètres de fils barbelés et restés dans leur jus après le départ des khmers rouges. Notre esprit comprend alors que nous ne sommes pas là pour faire une thèse sur le système éducatif cambodgien…

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Durant les cinq années de régime du Kampuchea démocratique, près de vingt-mille personnes sont passées dans cet établissement pour y être interrogées, torturées, tuées. L’objectif était simplement de leur faire avouer qu’ils étaient des opposants à « l’Angkar », le nom de leur organisation. Tu avoues ? Je te tue. Tu n’avoues pas ? Chouette de chez chouette, je m’amuse avec toi en pratiquant tout un tas de sévices sadiques jusqu’à ton dernier souffle… Sur ces vingt-mille personnes, seules douze en sont réchappés. Mais comment un homme, une femme ou même un enfant atterrissait-il ici ?... Le simple fait de porter des lunettes ou de posséder un stylo pouvait directement t’y envoyer car c’était considéré comme une potentielle marque d’intelligence et donc dangereux pour le régime. Au même titre, tous les artistes du pays ont été assassinés, car ne répondant pas au modèle de société que voulaient créer les khmers rouges. Idem pour les moines bouddhistes, les militaires, les étudiants, les médecins, les ingénieurs, les professeurs,… La plupart du temps, les malheureux ne savaient même pas pour quelle satanée raison ils étaient envoyés à Tuol Sleng ou dans un des cent-cinquante autres parcs d’attractions pour bourreaux. Après y avoir subi toutes sortes de tortures corporelles et mentales, la plupart pondait des pages de faux aveux simplement pour que le cauchemar puisse enfin cesser. Il arrivait également qu’ils cèdent en dénonçant d’autres personnes pendant les interrogatoires tellement les supplices étaient insupportables… Bref, alerte aux gogoles ! Du grand n’importe quoi depuis que la Waffen SS a été contrainte au chômage technique…

 

La visite des lieux te prend aux tripes et peut être dure à encaisser pour certaines personnes. La preuve en est que je n’ai pas chialé le jour de l’enterrement de Johnny alors que là, j’ai envie de verser une larmichette… On passe des balançoires pour enfants transformées en potences, aux cellules où il n’était même pas possible de s’allonger. Des salles de classe reconverties en salles de torture, aux panneaux où figurent tous les portraits des malheureux ayant échoué dans cet endroit marqué à vie au fer rouge,... Anna abandonne d’ailleurs en cours de route ; visite émotionnellement trop dure selon elle. Visite émotionnellement indispensable selon moi, pour bien comprendre le pays, et pour surtout se rappeler ce que la débilité humaine est capable d’engendrer. Ouf, en France, ça a donné « Le vendredi c’est permis » présenté par Arthur. Sauf qu’ici, au Cambodge, ça a engendré l’extermination de vingt pourcents de la population en à peine cinq ans… Pour traduire cette politique, une des phrases fétiches de Pol Pot était « Pour déraciner la mauvaise herbe, il ne suffit pas de l’arracher, il faut la déraciner ». Les khmers rouges ne se contentaient donc pas de supprimer ceux qui pouvaient éventuellement, de loin, soi-disant être opposés au régime, ils éliminaient les familles entières pour éviter de potentielles représailles. Pour bien m’imprégner de tout ça, j’avais visionné avant de venir les films « La déchirure » et « D’abord, ils ont tué mon père » qui aborde cette période sombre. Mais suis mon conseil de vieux briscard et plonge la tête la première dans le livre « Une odyssée cambodgienne ». La claque dans la tronche que tu vas prendre !

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Bon, j’ai un vieil oncle qui vit aux Etats-Unis et qui s’appelle Barry White. Oui, je sais, maintenant que je te l’ai dit, la ressemblance est flagrante… En tout cas, il m’a toujours dit qu’il fallait laisser la musique jouer. Du coup, après cette visite de trois heures la tête bien enfoncée dans cette cathédrale de la cruauté gratuite, nous poursuivons notre vadrouille dans Phnom Penh avec une touche de douceur dans ce monde de bruts. Notre nouveau petit tour en tuk tuk nous emmène en effet tout au nord de la ville dans les studios de télévision CTN TV où sont organisés et retransmis en direct des matchs de boxe thaï chaque samedi et chaque dimanche après-midi et auxquels il est possible d’assister gratuitement. Imagine les fights de la mort.. Dans le coin à droite, un petit bonhomme bleu. Dans le coin à gauche, un petit bonhomme rouge. Qui gagne à la fin ? Un peu comme le France – Belgique de la dernière coupe du monde, c’est bien évidemment le bleu, une classe au-dessus… Désolé pour nos amis belges qui vont manger leur trompette en me lisant mais si nous avons gagné, c’est tout simplement parce que nous étions les meilleurs. Point final. Bref, les combats sont prenants, mais… Parce que oui, il y a un « mais » ! Outre les matchs de boxe thaï, il s’agit avant tout d’un show télé avec un Nagui bridé qui s’agite et qui monopolise longuement la parole. En cambodgien, of course ! Entre les longs monologues, les jeux débiles, les pages de publicité, il ne reste que peu de place à la boxe. Si bien qu’après seulement quatre combats de dix minutes et deux heures passées sur place, on reprend notre transhumance.

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Notre cible est la rue se situant juste derrière le Wat Ounalom. Non pas pour y visiter ce nouveau temple mais pour y choisir un des restos de rue qui s’y trouvent. Et quelle bonne pioche pour ce dernier repas en terre cambodgienne ! Peut-être même le meilleur repas de tout le séjour ! Et peu cher de surcroit. Je ne sais pas si ça te fait ça mais j’ai toujours l’impression de mieux manger lorsque ma pitence ne coûte que quelques piecettes… Pad-thaï, curry, lok-lak faits à la demande. J’y établirais volontiers ma cantine si j’habitais dans le secteur…

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On parachève désormais notre tour de la ville… voir même notre tour du pays, avec un coup d’œil au Palais Royal malheureusement totalement emmailloté dans son habit de bâches de travaux agrémentées de son petit échafaudage, une balade sur la promenade longeant le Mékong, pour enfin humer notre dernier bol d’air cambodgien sur l’immense place du palais où tout le monde s’est réuni pour nous dire au revoir. « Ce n’est qu’un au revoir, mes frères, ce n’est qu’un au revoir… » Ces enfoirés sont surtout venus pour se moquer à nous voir grimacer en dégustant de juteuses tarentules grillées qui ne figureront à coup sûr pas au menu de mon prochain repas de Noël ! Allez, la suite est moins strasses et paillettes : Tuk tuk jusqu’à notre hôtel, bagages, taxis pour l’aéroport, attente et avion de retour. Comme pourrait le dire Schtroumpf grognon, moi, j’aime pas le moment du bilan de fin des voyages ! Martine à la mer, Martine visite les temples, Martine va au marché, Martine va au restaurant, Martine prend le bus, Martine fait un trek, Martine prend l’avion, Martine à la campagne, Martine se fait recoudre le pied,… Et oui, ça sent à plein nez l’épilogue de notre road trip cambodgien ! Et il se résume aisément en un mot : Fabuleux ! Assurément, ce voyage le fut... Bourré de rebondissements, de suspense, d’anecdotes, de découvertes, de rencontres, d’hémoglobine,… Bref, que du bonheur en barre !

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En tout cas, merci à toi de m’avoir suivi dans ces nouvelles aventures ! J’espère que tu as réussi à suivre le rythme imposé ! Si tu n’as pas trop de courbatures, je veux bien te faire une petite place pour m’accompagner dans un mois aux Philippines, motivé comme jamais pour défriser le persil ! Seras-tu là ?

Et si tu veux me laisser un petit message ou partager la page... 

(... en vrai, ça me fera plaisir...)

Franck

Auteur Organisateur Conteur Photographe

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Quand je ne suis pas en vadrouille, soit je prépare la suivante, soit je raconte la précédente...

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