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Vingt-mille lieux sous la jungle

Jour 4 - 12 février

J’ai passé trois heures. Trois heures à hésiter entre plusieurs titres pour cette journée, tellement elle m’inspire, tellement elle me fait saliver, tellement elle va te donner l’envie de venir, toi aussi, jusque dans ces contrées lointaines, à l’autre bout de la planète. « Angkor plus loin » ! Voilà qui aurait fait un joli titre pour cette journée puisque nous allons faire pas mal de route pour rejoindre un site assez reculé... « Angkor et encore » ! Ça aurait également pu coller puisque nous enchaînons déjà notre quatrième journée dans le secteur... Ok, toi, tu aurais plutôt opté pour « Angkor un jeu de mot pourri », mais sache que jusqu’à la dernière minute, c’est « Deux frères » qui tenait la corde. Rien à voir avec mon frère à qui je fais un petit coucou et avec qui je voyagerai dans deux mois aux Philippines. Non, souviens-toi : « Deux frères naissent loin de tout, parmi les ruines d’un temple oublié, englouti au coeur de la jungle d’Angkor… » Deux frères, c’est le titre du film de 2004 de Jean-Jacques Annaud qui raconte l’histoire de deux bébés tigres qui naissent parmi les ruines d'un temple oublié, englouti au coeur de la jungle… Ça te parle ?... Bref, ce film a été tourné dans un temple éloigné d’Angkor dont le nom est Beng Mealea. C’est précisément là où nous allons nous rendre en cette belle matinée cambodgienne ! Bon, au final, cette journée, je l’ai appelée « Vingt mille lieux sous la jungle ». Car cela résume à la fois ce que nous allons faire aujourd’hui, et ce que nous découvrons depuis notre arrivée ; c’est-à-dire tous ces temples enfouis sous la canopée. Bref, le titre est mis en place, l’introduction a de la gueule, il n’y a plus qu’à te raconter ce qui va se passer durant cette nouvelle journée.

 

Déjà, je ne m’appesantis pas longtemps sur les aspects logistiques qui sont comparables à ceux des jours précédents, à part qu’au lieu de Savath, c’est aujourd’hui son fils qui va nous trimbaler à bord de notre minuscule camionnette. Ensuite, comme il n’y a pas que le temple d’Angkor Wat et le sexe dans la vie, comme il n’y a pas que les temples de la petite boucle et ceux de la grande boucle sur le site d’Angkor, monte avec nous, on part comme promis pour Beng Mealea ! Et comme le disait si bien mon vieux pote Pythagore, on délaisse les grands axes pour y aller au profit de petits sentiers pour nous permettre de traverser la campagne cambodgienne et les petits villages qui s’égrènent tout au long de notre chemin. Ce n’est qu’après une heure et demie de cramponnage à mon slip pour ne pas être éjecté que nous arrivons à Beng Mealea, alias « la guirlande de l’étang » si j’active la fonction « traduction » de Google. Ne me demande pas pourquoi le lieu se nomme comme ça, je n’en ai bigrement aucune idée !

 

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Ce que je peux par contre te raconter, c’est que ce temple a été construit au douzième siècle et que son style architectural se rapprochait énormément de celui d’Angkor Wat. Je te parle à l’imparfait car aujourd’hui, Beng Mealea est en grande partie en ruine, englouti par la jungle et restauré au strict minimum. Ça ressemble plus à un tas de Lego abandonné par un mioche qu’à un véritable temple se dressant fièrement vers les cieux… Ici, les arbres poussent sur les murs, les racines enlacent les colonnes, la mousse tapisse les blocs de pierre brisés jonchant le sol. Beng Mealea ressemble donc actuellement bien plus à Ta Phrom qu’à Angkor Wat, pour le plus grand plaisir des explorateurs, des romantiques et des passionnés d’histoire et d’archéologie ! Pour ma part, ce temple me rappelle notre voyage au Mexique et la visite de la pyramide de Yaxchilan qui, elle aussi, était enfouie dans la jungle. Bref, le charme opère dès notre arrivée par l’allée sud dans ce champ de désolation paradoxalement très esthétique au milieu de cette végétation dense. Car oui, ici c’est la vraie jungle. Pas la jungle des studios de cinéma ou des serres à touristes. Non ! La jungle. C’est vert, c’est frais, c’est calme ; le silence étant à peine rompu par le babillage exotique des oiseaux. J’ai beau avoir vu mille photos, lorsqu’on vit ce lieu, on se prend tout de suite pour Mowgli dans le « Livre de la Jungle ». Sandrine, elle, se la joue plutôt à la Lara Croft, le torse à peine moins gonflé… En d’autres termes, ça lui plait… Ouf…

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« Sandrine, tu nous accompagnes ?

- Non, sans façon ! Sincèrement, j’ai adoré Beng Mealea mais je préfère vous attendre avec les filles à la sortie… »

Euh, petite question innocemment innocente rien que pour toi : La sortie, c’est là par où nous sommes entrés, non ?... Car bien évidemment, à notre arrivée à la sortie trente minutes plus tard, pas de Sandrine. Près de ce qui nous sert de véhicule, pas de Sandrine. Et pire, dans les boutiques autour de la sortie, pas de Sandrine. Il faut savoir qu’après avoir administré par inadvertance une dose de testostérone à un groupe de femmes, des chercheurs norvégiens ont remarqué une différence importante. Elles ont développé un meilleurs sens de l’orientation ! Oui, mesdames, véridique, inutile de tergiverser pendant des heures. Oui, mesdames, les hommes ont un meilleur sens de l’orientation et Sandrine en est une nouvelle preuve vivante dans le mesure où on l’a retrouvée tranquillement installée sur un muret de l’autre côté du temple une demi-heure après avoir déclenché l’alerte enlèvement. Quoi ? Tu souscris encore à sa défense ? Demande-lui un peu ce qu’est un point cardinal et elle te répondra que c'est encore un de ces trucs de ponctuation… Bref, continuons si tu le veux bien, j’ai encore des choses à découvrir et j’en connais la direction, moi !

 

Cap vers le sud ! Cap vers cette grosse tache bleue au milieu du pays ! Cap vers un des lacs les plus connus d’Asie ! Cap vers le Tonlé Sap ! Tu savais qu’il y avait la Hollande, l’autre pays du fromage. Et bien maintenant, tu retiendras aussi qu’il y a le Tonlé Sap, l’autre grande attraction quand on vient à Siem Reap. Car après les cours d’histoire sur les temples d’Angkor, voici venu le temps des rires et des champs, et surtout d’un petit cours d’hydrologie ! Sors tes cahiers et tes stylos, on commence le cours. Ce lac, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Siem Reap, est le plus grand d’Asie du sud-est. Environ trois cents kilomètres de long pour cinquante de large. Mea coule pas, je n’ai pas les chiffres exacts, mais retiens juste qu’il est gargantuesque. Son autre particularité, c’est qu’il se goinfre chaque année à la saison des pluies en accueillant le trop plein d’eau du fleuve Mékong que la mer repue est en incapacité d’absorber, inversant ainsi le courant de la rivière ! Le bon vieux système des vases communicants. D’ailleurs, le jour du changement de sens de l’écoulement du fleuve est l’occasion d’une méga-fiesta dans le pays. En période de mousson, le lac voit sa surface quadrupler, sa profondeur décupler, son volume d’eau multiplié par soixante-dix pour inonder forêts et champs aux alentours, et même venir chatouiller les doigts de pied de Siem Reap ! En saison sèche, on prend les mêmes et on recommence, mais dans l’autre sens ! Le Tonlé Sap déverse cette fois-ci dans le Mékong les réserves accumulées. Au rythme des saisons, le lac inspire, le lac expire, le lac se gonfle, le lac se dégonfle ! Et qui dit lac dit village flottant. Enfin, du moins, en Asie ! Car les habitants se sont habitués à ces deux saisons totalement différentes et ont bâti une multitude de petits villages flottants et maisons sur pilotis, afin de pouvoir profiter au mieux de cette « mère nourricière ». Bref, tu l’as compris, ce n’est pas le lac de Bairon que nous allons voir, ce n’est pas un simple lac rempli de poissons, c’est un mode de vie à lui tout seul ! Un peu comme le lac Inle que j’avais surkiffé lors de notre trip en Birmanie il y a quatre ans !

 

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Avant cette découverte, notre chauffeur nous dépose chez le cousin du frère du copain de son oncle qui tient un boui-boui sur notre chemin. Bon, je viens unilatéralement de décider que je ne te donnerai pas le nom de cet établissement puisqu’il n’en a pas. Mais aussi et surtout parce que ce qu’on y mange ne vaut pas tripette, comme dirait dame Ginette. Euuuh…, c’est qui déjà cette Ginette ? Bref, on arrive donc rapidement dans le village flottant de Kompong Khleang au bord du lac. Je l’ai tout spécialement élu parmi tous les candidats car il est soi-disant le plus étendu, le plus beau, le plus authentique, le plus éloigné de Siem Reap, et du coup, le moins colonisé par mes grands amis les chinois. L’accueil y est très agréable. Sourires agrémentés de leur petite touche odorante de Fébrèze puisque tous les pêcheurs font sécher des millions de petits poissons en plein soleil à même le sol. Miam miam, la délicate odeur de décomposition !!! Ne fais pas la grimace, c’est comme ça que les asiatiques confectionnent leur fameuse sauce poisson Suzi Wan que tu utilises pour agrémenter tes petits plats exotiques… Prends un tas de poissons en train de se dorer la pilule en plein cagnard suffisamment longtemps pour qu’ils aient le temps de faire connaissance avec les mouches du quartier et leurs progénitures grouillantes. Presse le cocktail poissons, entrailles, têtes et asticots pour en extraire un jus bien corsé. Mets ce liquide obtenu en bouteilles, envoie ça en Europe, c’est prêt, c’est bio, l’Asie s’invite à ta table, bonne dégustation !

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Ce qui est sûr, c’est qu’on retrouve aisément l’ambiance du film « Les deux frères ». On retrouve surtout les passerelles et escaliers de bois installés par l’équipe de tournage et qui servent maintenant pour assister aux premières loges au terrible combat que se livre le minéral et le végétal. Et ce n’est pas gagné d’avance pour la nature car passé le sanctuaire central, Beng Mealea a encore de beaux restes. On traverse des couloirs encore en bon état, on contourne des bâtisses encore bien debout, on longe des murs encore bien droits. Sauf qu’on arrive déjà à la fin du tour… C’est décidé, avec mon père, on s’est regardé, on s’est compris, on a attrapé le pompon, on a donc droit à un tour de manège gratuit !

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Faisant fi de ces considérations culinaires, le village est très photogénique. Il peut l’être le salopiot ! Pour le prix, j’veux dire… Car oui, il faut savoir que son accès est payant. Vingt-cinq dollars par tête de pipe, trimbalage en bateau d’environ deux heures compris. Selon les manifestants, le prix se justifie du fait que c’est une réserve. Selon la police, c’est l’heure de la traite des touristes ! Bref, je disais donc que le village était très photogénique. De chaque côté du bras de rivière, des maisons colorées toutes de bois vêtues sont perchées à dix mètres de haut sur des pilotis brinquebalants en bois. Etant en pleine saison sèche, ça nous permet de nous rendre compte du niveau de l’eau à la saison des pluies.

 

Une fois sur notre embarcation privatisée, on traverse la vie locale en cinéscénie : Pêcheurs magnant le filet, enfants se baignant, femmes lavant le linge, enclos pour l’élevage de crocodiles… On prend la mesure de ce qu’est un lac nourricier… Comment ? Qui a dit « un lac pollué » ?... C’est vrai que ça ne respire pas la Cristalline, donc dès que nous pourrons boire l’eau de la Meuse, nous reviendrons leur donner des leçons d'écologie... En attendant, je ferme mon clapet et j’écarquille les yeux ! Bon, une fois le village dans notre rétroviseur, on n’a plus trop de quoi les écarquiller car on suit un espèce de canal menant au lac. Et c’est long. Et c’est monotone. Qu’il est long, qu’il est loin, ton chemin papa… Mes filles me tapent sur le ciboulot bien comme il faut pour me le faire savoir… Tu prends deux jeunes et innocentes demoiselles, tu leur fais contempler des sites naturelles d’exception, des monuments et constructions incroyables, des civilisations exotiques, et autres paysages de cartes postales. En d’autres termes, tu leur fais découvrir le monde… Pour ça, elles te vénèrent, leurs yeux suintent la reconnaissance… Euh, désolé, ce n’était pas de mes filles dont je parlais. Les miennes, ce sont les jeunes et innocents cochons à qui tu sers de la confiture « Bonne maman » à la petite cuillère. Au prétexte d’une visite un peu longuette et d’un bateau dépourvu de toilettes en ce moment de grouillement intestinal foudroyant, elles me lobotomisent le cervelet à grands coups de jérémiades languissantes. Et il n'y a pas moyen de les arrêter, elles sont un trente-trois tonnes sans frein lancé dans une descente à vingt degrés…

 

Mais je m’égare… Revenons-en à nos éléphants. Une fois parvenus au lac, nous poursuivons notre navigation jusqu’à avoir la sensation d’être une infime goutte d’eau noyée au milieu d’un océan tellement l’étendue plane nous entourant est infinie. Infinie, mais alors bien jaune, l’océan ! On vient jusque-là pour y découvrir cette-fois-ci un village flottant constitué de maisons aménagées sur des espèces de grandes barcasses. Au gré des crues et décrues, elles sont déplacées par un bateau pour compliquer la mission du facteur. Là aussi, il s’agit d’une tranche de vie à découvrir même si, je dois te le confesser, cela ne justifie peut-être pas tout ce long trajet en bateau. Là encore, mes filles sont là pour me le rappeler…

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Ça y est, nous sommes de nouveau de retour à Kompong Khleang et accessoirement à ses toilettes ! Et hop, un œuf de bonheur pour mes deux poulettes ! Pour le reste, c’est du tuk tuk, de la piscine, du repos, jusqu’à l’heure de l’apéro et de la bière traditionnelle à cinquante centimes à Pub Street. Sauf que le Garcimore a encore un lapin dans sa manche ! Une petite surprise pour toute la famille ! On ouvre en effet le Télé Z qui nous annonce au programme de ce soir une séance « cirque » qui sera un moment phare de la journée ! Quelques fois, je me trouve trop fort en jeux de mots puisque c’est le cirque Phare ! Lorsqu’on prononce le mot « cirque », notre imaginaire nous fait immédiatement penser aux tigres, aux clowns, au monde des enfants,… Pourtant, ici, il s’agit plus d’un « show » mêlant différentes disciplines artistiques comme la musique, le théâtre et la danse ; alliage de modernité et de traditions... Bon, ça, c’est ce qu’il y a sur le papier. Dans les faits, on s’installe tous les cinq dans une petite salle en forme de chapiteau. On mange du pop-corn et on savoure. Pas que le pop-corn ! Car le spectacle proposé nous transporte. Comment le décrire ? En trois mots, je dirais « sobre », « amateur » et « très pro » à la fois. Sobre car il n’y a pas de fioriture. Amateur car la mise en scène l’est, là où les performances individuelles des artistes sont d’un très haut niveau. Bref, petit pouce en l’air pour ce spectacle qu’il te faudra réserver avant de venir si ma description et mes photos t’ont donné l’envie d’avoir envie...

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Un temple, un village lacustre, un lac, une piscine, un cirque, beaucoup de kilomètres… Voilà le résumé de ce qui a constitué cette journée des plus variées qui a alourdie ma carte mémoire de plus de trois cents photos... Je t’en fais le serment, à toi, à ma carte photo, à Anna, à Sasha, ce sera plus light demain. De toute façon, demain est une autre aventure…

Toi, petit gourmand, je sais que tu en veux plus...

Et si tu veux me laisser un petit message ou partager la page... 

(... en vrai, ça me fera plaisir...)

Franck

Auteur Organisateur Conteur Photographe

... pour te servir !

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Quand je ne suis pas en vadrouille, soit je prépare la suivante, soit je raconte la précédente...

On part en vadrouille