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A fond la forme... ou pas !

Jour 9 - 17 février

Do you remember ? Hier soir, j’ai spoilé en t’annonçant que nous louions tôt ce matin trois tonnerres mécaniques pour faire le tour de l’île et musarder de plage en plage cheveux au vent. Du coup, je ne t’ai pas menti, il est treize heures, nous décollons de Koh Touch ! Ayant la carte de la péninsule tatouée dans un coin de ma tête, je dirige tout naturellement l’expédition. Un petit coup d’œil dans le rétroviseur pour voir si Sandrine et sa monture sont bien en visu et c’est tout bon. « Hé, le narrateur, je t’arrête tout de suite dans ton délire car ce n’est pas clair du tout ton histoire ! Primo, vous deviez louer trois scooters dès ce matin et là tu m’annonces que vous ne prenez la route toute la sainte journée que sur les coups de treize heures. Et deuxio, tu nous annonces innocemment que tu n’as que le scooter de Sandrine qui te colle au train ? Et ton père, tu l’as planqué dans l’coffre ou quoi ? Là, il y a un trou dans le donut, on a besoin que tu éclaires notre lanterne ! »

 

Toi, t’es la réincarnation du lieutenant Colombo !... Comme dirait ma femme, on ne te roule pas dans la farine de sarrasin comme ça ! Bon, oui, je l’avoue, le plan idyllique de la matinée s’est un peu écarté du fil conducteur que j’avais tracé dans ma tête. Un minuscule petit caillou s’est immiscé dans la godasse du programme. Bon, ok, finies les cachotteries, c’est un rocher qui s’y est glissé. Allez, je m’injecte une bonne dose de sérum de vérité et je passe à table pour t’expliquer pourquoi mon père a pris la position du démissionnaire… J’aurais aimé te dire qu’un singe avait piqué les clefs de son scooter juste avant le départ… Ou alors, sans vouloir être la vodka du diable, qu’il n’a pas supporté la mixture qu’on a bu hier dans la forêt avec nos amis tchèques. Ou encore qu’il avait fini en taule, lui qui s’croyait en acier. Oui, j’aurais bien aimé… Sauf que, faites entrer l’accusé, voilà la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dites je l’jure. « Je le jure sur la tête de mon père » :

- 8h : Nous nous réveillons naturellement au son agréable du crissement des vagues venant s’échouer aux pieds de nos cabanons. Jusque là, mon père va bien, tout va bien…

- 9h : Nous sommes tous les cinq chez notre ami breton afin d’y engloutir pancakes et jus de fruits à foison. A ce moment-là, rien ne laisse présager de l’acte criminel que va commettre mon père dans quelques minutes…

- 9h30 : Nous enfourchons nos trois bolides. C’est, je pense, à ce moment précis que mon père bascula du côté obscur de la force…

- 9h32 : Boulette du jour, bonjour !

 

Greffier, veuillez noter qu’il n’y a pas de route à Koh Touch. De ce fait, votre honneur, l’accusé n’a pas eu de scrupule à rouler en toute impunité sur le sable mouillé de la plage sur environ deux-cents mètres afin d’accéder au chemin faisant le tour de l’île. Je précise que ce chemin ne peut alors être atteint qu’en bifurquant vers la gauche afin de traverser la plage et le sable mou qui la compose. J’ai d’ailleurs ici la pièce à conviction numéro vingt-trois, un échantillon de sable prélevé sur place qui l’atteste. Ayant moi-même pris leur déposition, je peux vous annoncer que les scientifiques qui se sont penchés sur ce cas sont unanimes : Un sillon dans le sable s’étant formé par le passage des multiples scooters empruntant quotidiennement ce parcours, il n’y a pas d’autre solution que de s’y engager et de le suivre jusqu’au bout en maintenant une vitesse régulière de vingt-trois kilomètres heure sous peine d’enlisement majeur.  

 

Souhaitant montrer la voix, je suis le premier à m’y engager avec Sasha à l’arrière, bien arrimée à ma taille. Je suis aussi le premier à m’y enliser. Rien ne sert de pourrir, il faut mûrir à point ! Sauf que derrière, mon père ce zéro n’a pas écouté les conseils avisés des scientifiques et force le passage en dehors du sillon afin de me dépasser. Il est fou Afflelou, il est fou ! Car comme un aimant, son scooter est inexorablement attiré par le sillon. Car comme un aimant, son scooter a inexorablement envie de faire l’amour au mien. Trois mètres,… deux mètres,… un mètre,… impact ! Il vient heurter le flanc de mon scooter, sans arme, ni haine, ni violence, le choc paraissant bizarrement anodin. Aucune casse, aucune chute, aucun cri. Mais alors, qui éclabousse joyeusement de son sang le sable de la plage jusqu’ici vierge de toute souillure ? En fait, le cale-pied arrière de mon scooter s’est encastré presqu’entièrement juste au-dessus des orteils du pied gauche de mon père qui n’avait en guise de protection que le string ficelle de sa tong.

 

« Félicitations papa, cette petite cale que tu t’es joyeusement enfilée dans le pied jusqu’à la cheville te va comme un gant ! Et félicitations aussi pour tes deux-cent vingt-cinq mètres parcourus à scooter. Le game over le plus rapide de l’histoire !

- Mais non, ne vous inquiétez pas, les enfants, ça va aller… Un p’tit bout de sparadrap là-dessus avec du mercurochrome et on va pouvoir repartir…»

Il est grand, le mystère de la foi, il est grand ! Seigneur, prends pitié de lui et de son teint blême de sardine décongelée depuis des semaines…

« Euh, non mais t’es sérieux, là ? Baisse tes yeux et tu constateras qu’une gerbe de sang de vingt centimètres bat le rythme en giclant de ton pied à chacune de tes pulsations ?... 

- C’était pas ma guerre, colonel !

- Oulà… Peux-tu me rappeler comment tu t’appelles ? 

- Je s’appelle Groot !

- Mayday, mayday, évacuation d’urgence ! Pimpon, pimpon, appelez une ambulance ! Quelqu’un peut faire le 15 ? Sasha, arrête de chialer, tu fais peur à ton grand-père ! Y aurait-il un médecin dans l’avion ??? Sandrine, fais quelque chose, t’as ton brevet de secouriste, oui ou merde ? »

Zénifions-nous les sens. Comme il reste encore un litre de sang dans le corps de mon père, inutile de paniquer, rendons-nous simplement à l’hôpital le plus proche ! Euuuh… dans la phrase précédente, il y a un mot qui n’existe pas dans le dialecte de Koh Rong. Rendons-nous donc simplement à notre hôtel, ils doivent certainement avoir un bloc opératoire, ou tout du moins un centre médicalisé, ou tout du moins un médecin, ou tout du moins une trousse de premier secours…

 

Bien sûr, rien de tout ça ! Juste une piste de danse ! Mon papa ne veut pas que je danse la polka, il dira ce qu’il voudra, lui il la danse bien la polka ! Ou la carmagnole, c’est au choix ! Car avec une bonne rasade d’alcool à quatre-vingt-dix sur un pied qui a la bouche grande ouverte, et tu danses danses danses ce refrain qui te plait, et tu tapes tapes tapes, c’est ta façon de souffrir ! Même à sa grande époque, je n’ai jamais vu mon père se déhancher comme ça sur le dance floor… Mon premier, c'est désir, mon deuxième, du plaisir, mon troisième, c'est souffrir, ouh ouh, et mon tout fait des souvenirs ! « Merci de souffrir, papa, il nous manquait ça pour compléter les souvenirs ! » Bon, je le vois bien ton petit rictus moqueur en coin, mais sache que là, ça craint du pâté pour chien ! Car l’hôtel n’a pas d’autre choix que de nous diriger vers Koh Touch pour y trouver un gars faisant soi-disant office de pharmacien, couturier, croque-mitaine, vétérinaire… D’ailleurs, en arrivant dans son local, on le trouve les deux mains dans les viscères d’un poulet qu’il n’a visiblement pas réussi à guérir. Allez, hop, dans la marmite ! « Patient suivant ! »

 

Carglass répare, Carglass remplace ! Le gars installe ce qu’il reste de mon père sur un vieux lit rouillé au fond de la pièce sombre. Pour ma part, je suis officiellement promu assistant en chef puisque j’éclaire les débats avec la lampe torche de mon téléphone et fais office de traducteur.

« Pouvez-vous me traduire ce que votre père est en train d’essayer de me dire ?

- Oui, pas de problème : Aaaaaahh, pffffffff, mmmmm, grrrrrr, ouille… Et il dit aussi que vous êtes un put… d’enfoiré de votre maman… Ça vous parle ? »

Faut dire que le gars prend un plaisir sadique à trifouiller bien comme il faut dans les entrailles du pied de mon père afin d’y déloger chaque petit grain de sable jouant à cache-cache au milieu d’un champ de métatarses et autres phalanges proximales. Liquide physiologique,… scalpel,… compresses,… liquide physiologique,… scalpel,… compresses,… Bon, la scène fait plus « H » que « Dr House » mais notre guérisseur a l’air de s’appliquer dans sa tâche. Et sinon, peux-tu te vanter d’avoir déjà vu les métatarses de ton père bouger en direct live à l’air libre ? Moi, je suis fier de t’annoncer que je viens d’obtenir mon diplôme l’attestant. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’un plat de nouilles grasses m’ouvrirait plus l’appétit ! En tout cas, le petit jeu du nettoyage consciencieux dure comme ça pendant deux bonnes heures jusqu’au moment où on lui a raccommodé, pirouette, cacahouète, on lui a raccommodé, avec du joli fil doré. Et la sentence tombe : Baignade des arpions interdite jusqu’à cicatrisation complète ! Lui qui voulait en profiter jusqu’à la fin de séjour, c’est râpé. Et si ça s’infecte, retour sur le continent pour amputation jusqu’au genou ! Et si par chance il est toujours vivant en rentrant en France, radio obligatoire pour détecter une éventuelle fracture. « Et pour le paiement, vous acceptez la carte Vitale ? » Le mot de la fin revient bien évidemment à notre apprenti chirurgien de campagne : « Avant de lui changer ses pansements chaque jour, pensez à vous désinfecter les mains avec du liquide hydroalcoolique ». Celui-là même qui, juste avant de s’occuper de mon père, avait les mains dans le troufion d’un poulet…

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Voilà, vous pouvez éteindre la télévision et reprendre une activité normale. En prenant par exemple le scooter laissé vacant par mon père pour nous accompagner dans notre vadrouille du jour amputée de quatre heures à défaut d’un pied. Car il y a des matins comme ça où il est déjà treize heures, nous décollons de Koh Touch ! Ayant la carte de la péninsule tatouée dans un coin de ma tête, je dirige tout naturellement l’expédition. Un petit coup d’œil dans le rétroviseur pour voir si Sandrine et sa monture sont bien en visu et c’est tout bon. Pour ton information, je précise que nous avons déposé notre écorché vif à l’hôtel et qu’il passera donc l’après-midi sur la terrasse de sa cabane à peaufiner son bronzage… Nous concernant, chemin défoncé, mangrove, passage de gué et poussière sont les étapes indispensables pour parvenir à notre récompense bien méritée après tant d’émotions : Coconut Beach.

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Après l’hymne à la joie, après l’hymne à l’amour, Coconut Beach, c’est l’hymne à la beauté ! Car une fois de plus, j’ai l’impression de devenir sénile et de me répéter : Non mais qu’est-ce que c’est beau ! Azurément un des plus beaux spots de l’île… Un de plus… « Papa, vraiment, tu loupes ! » Imagine un cas d’école classique de notre époque : Tu es en situation de burn-out professionnel. Tu ne supportes plus ni ta femme (ou ton mari, mais ça arrive plus rarement), ni tes enfants. Tu es pressé comme un citron par le trésor public.  Tu es noyé dans cette oppression perpétuelle du système qui nous entoure. Bref, il te faut une bonne bouffée d’air pur et tu recherches pour cela l’endroit idéal pour t’y cacher les dix prochaines années. Côté pile, une plage enchanteresse. Côté face, un camping, un petit resto et un hôtel roots, calme et loin de tout. N’en jette pas plus, j’ai trouvé l’endroit idéal pour toi : Coconut Beach. Je te laisse parcourir la plaquette publicitaire qui suit et dans laquelle nous nous prélassons deux heures durant…

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Allez, peu importe où nous posons les pieds, un chemin nait sous nos pas. Nos pas qui auraient d’ailleurs dû nous mener à présent à Palm Beach à laquelle je tenais beaucoup. Boire ou conduire, il faut choisir ! Et bien moi, j’ai dû faire face à un choix cornélien entre la gangrène de mon père et Palm Beach ! C’est en voyant Sasha pleurer tout à l’heure sur la plage que j’ai pris in extremis la décision de favoriser mon père. Ma fille ne me l’aurait peut-être pas pardonné, surtout si Palm Beach s’était finalement avérée décevante en comparaison de Coconut. Du coup, faute de grive, on se contentera de Nature Beach bien moins éloignée. Nature Beach qui fait d’ailleurs bien le job, même si, à cette heure avancée, la marée basse ne nous permet pas vraiment d’en profiter. Pas grave, on profite de cet arrêt pour manger un bout au restaurant du Koh Rong love resort avant de se remettre en route pour être à l’heure au show de fin d’après-midi de mister Sun depuis le village de Sok San dont j’avais entendu le plus grand bien. Pour résumer l’affaire, le clap de fin du soleil est des plus sympathiques là où le village l’est un peu moins. Faut dire qu’il nous tarde maintenant d’aller prendre des nouvelles de notre blessé de guerre en espérant que papy warrior soit requinqué pour l’expédition que j’ai prévue pour demain… Faut bien commencer sa rééducation un jour, non ? De toute façon, demain est une autre aventure…

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Toi, petit gourmand, je sais que tu en veux plus...

Et si tu veux me laisser un petit message ou partager la page... 

(... en vrai, ça me fera plaisir...)

Franck

Auteur Organisateur Conteur Photographe

... pour te servir !

On part en vadrouille