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Tintin chez les ifugaos

Jour 16 - 27 avril

Sans vouloir être prétentieux, je pense être ce qu'on appelle un busdenuitophyle. En d’autres termes, on peut dire que je m’y connais pas mal en bus de nuit. Ronflements répétitifs, sièges inconfortables, pauses dîner au milieu de la nuit, climatisation à donf, lumières éblouissantes, amortisseurs défaillants, virages en lacets incessants, retards fréquents,… Comment faire pour concilier tous ces désagréments avec une bonne nuit Dunlopillo ? Je pourrais en écrire un bouquin dans lequel je rédigerais un classement par pays, du plus confortable au plus incommode. Si tu veux tout savoir, les trajets au Pérou arriveraient largement en tête de ce top 50. Et tu sais quoi ?... Hé bien celui entre Manille et Banaue arriverait bon dernier, surtout pour les personnes ayant passé les douze heures de « haut les cœurs » sur un vulgaire strapontin brinquebalant en bois aussi confortable que la position de l’accordéon érotique du kamasutra… Mais bon, malgré un retard de quatre heures à l’arrivée, il a quand même fait le job puisqu’il nous a amené à bon port là où on le lui avait demandé, c’est-à-dire à Banaue. A prononcer « Banaoé ». Ne me demande pas pourquoi, c’est comme ça…

 

C’est bon ? As-tu trouvé la position de l’accordéon érotique du kamasutra sur Google ?... Ok, donc maintenant, la question que tu te poses certainement est de savoir pourquoi nous sommes venus nous perdre dans le trou du cul du monde. Pourquoi avons-nous délibérément laissé derrière nous plages paradisiaques et fonds marins enchanteurs pour s’ingurgiter vol, embouteillage interminable en taxi et nuit pénible dans un bus ? En fait, quand tu viens ici, c’est que tu as deux objectifs. Il était une fois une région au nord des Philippines appelée la Cordillera. Tu ne connais peut-être pas mais tout chasseur de rizières digne de ce nom sait. Il sait qu’on y trouve des rizières en terrasses considérées par le jury international d’Oncle Ben’s comme étant les plus belles au monde. Oui, monsieur, oui madame,… Au monde ! Le travail accompli par la tribu des ifugaos il y a quelques deux mille ans pour les ériger manuellement est même revendiqué comme la huitième merveille du monde… Aussi, cela va sans dire qu’elles sont inscrites au patrimoine mondiale de l’Unesco. Mais ne t’excite pas la nouille au gruyère, on donnera bien évidemment notre avis à ce sujet un peu plus tard, une fois notre incorportion dans le jury enterriné… Quand au second, il concerne presqu’exclusivement mon frère. C’est établi, ça a été prouvé par le conseil scientifique et validé par le professeur Raoult et par notre mère, mon frère a la tête sur les épaules depuis qu’il a trente ans. L’objectif est qu’il la conserve ! Car en fait, l’autre particularité des ifugaos est que traditionnellement, ils chassent les têtes. Mais attention, rien à voir avec les chasseurs de têtes qui sévissent sur Linkedin… En France, certains chasseurs récupèrent les têtes des animaux qu'ils ont abattus pour en faire des trophées qu’ils accrochent fièrement dans leur salon... Et bien c’est aussi le truc des ifugaos à un minuscule détail près. Eux, ce sont des têtes d’humains qu’ils coupent et accrochent au bout d’une pique ! « Et un p’tit blond, dans votre collection, vous avez ? » Valérie Damido te dirait que c’est sacrément plus tendance qu’une tête de sanglier comme déco !... Donc là, si tu as bien suivi, nous venons de débarquer à Banaue, au pays des tribus ifugaos.

 

Petit voyageur de l’extrême, si tu veux visiter une région où les hommes sont encore vêtus de costumes tribaux et où les femmes se baladent seins nus, passe ton chemin ! Bref, si tu veux revivre l’époque de Tintin au pays des ifugaos, désolé, tu as cinquante ans de retard ! Ici, les membres des tribus ifugaos vivent maintenant en jeans dans des habitations pour la plupart en parpaings et en tôles. Quant aux téléphones portables et aux télévisions, ils sont maintenant monnaie courante. Reste encore la question des chasseurs de tête. « Maman, rassure-toi, c’est maintenant interdit. Mon frère gardera donc la tête sur les épaules pour encore quelques temps !… » Ben ouais, qu’est-ce que tu veux, les temps changent ! Les gens n’ont plus le droit de s’amuser, de nos jours…

 

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Bref, à la descente de notre bus, j’ai deux nouvelles à t’annoncer. Une bonne et une moins bonne. Ok, commençons par la mauvaise. Un p’tit gars nous saute dessus pour nous extorquer une taxe de droits d’entrée dans la région de cent pesos par personne… Bon, ne nous offusquons pas, on a maintenant pris l’habitude de devoir verser une petite contribution partout où on va aux Philippines… Quant à la bonne, il s’agit d’un autre p’tit gars qui nous saute dessus en brandissant cette fois-ci une pancarte avec mon nom écrit dessus. Cool, je ne savais pas que nous allions avoir droit à un convoi présidentiel en tuk tuk jusqu’à la guesthouse que j’ai réservée avant de venir, la Randy’s Brookside Inn. « Au bon accueil bonjour ! » Une fois sur place, l’établissement est sommaire mais propre. Et Randy, le boss, distribue ses bons conseils comme des hosties, sans vouloir nous pousser à la consommation pour réserver un guide, contrairement à ce que j’avais lu sur internet sur tous les hôtels du coin.

Car oui, je dois te mettre au jus que lorsque tu viens jusqu’ici, c’est que tu éprouves l’envie d’user tes semelles dans les rizières. Et pour ce faire, que ce soit en France, au Boukistan ou aux Philippines, tout le monde va vivement t’inciter à avoir recours à un guide pour partir en trek au risque de te perdre, au risque de te faire couper la tête, au risque d’attraper la syphilis,… J’ai même eu quelques discussions mouvementées agrémentée de noms d’oiseaux sur des forums de voyage où j’exprimais mon souhait de partir à l’aventure sans guide… Sauf que les gars ignoraient que j’avais gagné la coupe du monde du Tépakap quand j’étais gosse ! Scénario écrit par un collégien de quatrième option cinéma, to be sans guide or not to be ! Alors, prêt à faire le plein de kérosène à tes godillots pour suivre le rythme ?

Le temps de prendre une douche pour se sentir tout neuf et la musique des Avengers nous trotte déjà dans la tête. Ça y est, c’est parti pour la première rando de notre séjour ici avec la montée de la route des points de vue. Rien de bien compliqué en termes d’orientation puisqu’on se contente de suivre la route qui monte dans la montagne pour nous offrir nos premiers panoramas vert émeraude. Un tout petit peu plus compliqué pour nos mollets puisque ça grimpe sévère. Une fois parvenus tout en haut après quatre kilomètres, le dernier viewpoint officiel nous est servi sur un plateau. Ok, vue sympa même si ça reste pour l’instant très touristique avec les mamies qui posent en tenues traditionnelles à proximité des boutiques à souvenirs. Une minute de silence philosophique s’impose. Mais pas deux, car on a encore de la route à faire pour redescendre au village.

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Pour ça, soit on se refait le chemin en sens inverse, soit on passe par le chemin des écoliers qui joue les montagnes russes dans les rizières. « Vous venez de sélectionner l’option numéro deux. Validez-vous votre choix ? » Je veux mon n’veu ! C’est aussi le choix de Julie, jeune belge tourdumondiste solo, qui nous demande si elle peut nous emboîter le pas… « Non, Sullivan, on ne sent pas le cul quand on n’connait pas… »

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Là aussi, j’avais lu avant de partir qu’il était soi-disant compliqué de trouver son chemin sur cette partie de rando… Balivernes ! Il suffit de suivre le chemin et de monter et de descendre et de monter et de descendre les innombrables marches tout en restant concentré sur l’objectif final qui est Banaue, tooooouuuut là-bas dans le fond de la vallée. Par contre, ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que le paysage allait littéralement se métamorphoser une fois en plein dedans ! Désormais, les vues sur les rizières jouant des coudes avec la forêt luxuriante sont à tomber ! Aux sens propre comme au sens figuré, d’ailleurs ! Car la plupart du temps, on met à contribution nos talents de funambule sur les étroits murets de rétention des terrasses avec d’un côté quatre mètres de vide jusqu’à l’étage d’en-dessous, et de l’autre, trente centimètres de boue bien grasse. C’est au choix, soit tu fais pleurer ta maman en t’explosant le crâne à droite, soit tu la fais rouspéter en souillant tes beaux souliers tout neufs à gauche…

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On observe aussi quelques femmes arc-boutées pendant des heures, les pieds englués dans l’eau boueuse en train de repiquer de jeunes pousses de riz. Et tout ça rien que pour une seule récolte de riz par an qui permet au mieux de subvenir aux besoins de leur famille pendant quelques mois. Autant te dire qu’après avoir vu ça, le bol de taureau ailé de ce soir aura une saveur toute particulière… « Un grain de riz pour papa, un grain de riz pour maman… Deux heures de boulot englouties ! » On croise également la route de vieux philippins burinés par l’âge et le soleil. L’occasion d’échanger quelques mots…

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Au final, cette première prise de contact tout en délicatesse avec les rizières nous a comblés les yeux et les jambes. « L’addiction, s’il vous plait ! » Gourmands que nous sommes, on en réclame encore. On en veut plus. On a hâte de passer aux choses sérieuses demain après cet amuse-bouche qui nous a ouvert l’appétit. En attendant, notre retour à Banaue nous plonge en plein dans le festival Imbayah qui a lieu tous les ans le dernier week-end d’avril. Je croyais initialement que ce festival était la fête des ifugaos. Après-coup, c’est plutôt la fête du slip ! Des gars font des courses sur des vélos en bois en slip là où d’autres font un match de volley sur la place centrale, là encore en slip… Fête ou pas fête, il faut quand même s’y prendre à l’avance pour manger le soir à Banaue car à 19h30, tout ferme ! On ne termine donc pas cette journée très tard, en sirotant nos traditionnelles Red Horse Beer en compagnie de Julie et de Chris, un autre tourdumondiste. Physique cantique, grands philosophes allemands et politique du Rwanda égaient nos discussions… Non, j’déconne ! De quoi veux-tu que quatre voyageurs discutent lorsqu’ils se réunissent le soir autour d’une bière ? D’aventures, pardi ! Et à commencer par celle qui nous attend bien sagement demain ! De toute façon, demain et une autre aventure…

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Franck

Auteur Organisateur Conteur Photographe

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