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GR666

Jour 17 - 28 avril

Oh-My-God ! C’est elle ! La voilà enfin ! Regarde comme elle est belle, sensuelle, charnelle, limite sexuelle et plein d’autres mots flatteurs ne se terminant pas forcément en elle… Des courbes parfaites, une silhouette de rêve, un galbe magique… Je n’y crois pas, cette journée chérie maintes et maintes fois rêvée, limite fantasmée… elle est enfin là, se dressant fièrement devant nous, n’attendant plus que d’être embrassée fougueusement par les deux jeunes homm#/!-ç>+ « Mais bordel de m…, qu’est-ce qu’on fout là ?... Franck, j’crois qu’on n’va pas s’en sortir… » Oups, désolé, il y a visiblement eu un loupé au montage. Cette phrase prononcée par mon frère en milieu de journée n’aurait pas dû ressortir à ce moment de ma prose. Bref, oublie ce que tu viens de lire et reconcentre-toi sur cette journée chérie maintes et maintes fois rêvée, limite fantasmée, que je m’en vais te conter dès maintenant ! Prends ton popcorn et installe-toi confortablement, c’est parti mon_)é*& « Sullivan, fais quelque chose ! Je vais y rester, c’est sûr ! » Mais qu’est-ce que c’est encore que cette phrase qui s’est malencontreusement glissée là où elle n’avait clairement pas sa place ?... Ah non, apparemment, elle, elle est au bon endroit… Une lumière blanche au bout d’un tunnel après avoir vu défiler toute ma vie, ce n’est pas bon signe, non ?… « Et si la mort m’a programmé sur son grand ordinateur, de ne pas en faire un drame, de ne pas en avoir peur… » En tout cas, c’est vraiment l’impression que ça me donne, là, tout de suite, maintenant. Car en pleine préparation de mon sac pour notre trek, je suis lâchement poignardé dans le bas du dos par un mal inconnu au bataillon. La douleur progressive finit par être tellement intense qu’un engourdissement se propage dans tous mes membres au point d’être totalement immobilisé… « Je soussigné, Franck, sous seing privé, lègue ce que j’ai de plus précieux à mon frère : Mes chaussures et mon sac de rando ! » Heureusement pour moi, mon frère a pu annuler au dernier moment la procédure de rapatriement du corps en France, la douleur s’estompant miraculeusement après trente minutes d’atroces souffrances… Si tu es médecin, si tu reconnais cette pathologie et si tu souhaites gracieusement m’indiquer ton diagnostic, je t’en serai éternellement reconnaissant !… Moi, j’aurais éventuellement un petit faible pour des calculs rénaux…

 

Quoi qu’il en soit, le cerveau est vraiment un organe bipolaire. Il y a dix minutes, il commençait à rédiger mon testament. Là, me tenant fébrilement de nouveau sur mes jambes, il a rebasculé en mode trek sans même passer par la case médecin. Comprendre à cela que j’ai son autorisation pour enfin donner le coup d’envoi de cette journée chérie maintes et maintes fois rêvée, limite fantasmée, qui va nous emmener jusqu’au petit village de Batad ! Le deal à mille pesos qu’on a passé avec Randy est qu’il nous emmène en tuk-tuk jusqu’à Cambulo Junction ce matin sans oublier de venir nous rechercher dans trois jours à Bangaan. Flash info « Développement durable » : Entre les deux, mon frère et moi nous engageons pour réduire notre impact sur l’environnement en délaissant la voiture au profit de nos membres inférieurs. Au programme, sueur et émerveillement comme si on était tombé dans la marmite ! Les trois prochains jours seront synonymes de rizières, de rivières, de forêt tropicale, de cascades et d’une nouvelle bonne louche de rizières. Je ne suis pas de confession végan, mais de la verdure, on va en manger ! Après trente minutes de tape-cul et un ou deux petits arrêts points de vue en route, les fauves sont lâchés ! A vos marques, prêts, souriez !

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Dans un premier temps, le chemin tout tracé tournicote sur le flanc de la montagne dénuée de rizière pour monter jusqu’à un premier col nous offrant une vue sur la vallée de Cambulo. On ne va pas se mentir, ce n’est pas la partie du trek la plus ouf. Enfin, je l’espère… Ensuite, on amorce la loooongue descente jusqu’à traverser nos premières rizières du jour avant de faire notre entrée triomphale dans le village de Cambulo où les habitants semblent bizarrement surpris de nous voir débarquer ici :

« Hello les twins, vous allez où ?

- Batad !

- Ha, vous n’êtes pas sur le bon chemin ! Vous voyez le col, tout là-haut ?... C’est de là-bas que part le sentier qui mène à Batad par le haut… »

Alors lui, il me prend pour un grain de riz de six semaines. J’ai été studieux pendant ma préparation et sais donc parfaitement que pour aller à Batad, il faut obligatoirement passer par Cambulo…

« Hello les twins, vous allez où ?

- Batad !

- Ha, vous n’êtes pas sur le bon chemin ! Vous voyez le col, tout là-haut ?... C’est de là-bas que part le sentier qui mène à Batad par le haut…  

- Ben, justement, nous on veut passer par le bas ! »

Bon, une personne, tu te dis qu’elle est neuneu… Trois personnes, tu te dis que c’est une conspiration… Au bout de dix, il n’y a plus de doute, le neuneu, c’est toi ! En fait, le col qu’ils nous montrent tous est celui où nous étions il y a environ une heure… Il faudrait produire une série Netflix en sept saisons de vingt épisodes pour tout t’expliquer mais pour résumer, retiens que l’ancien chemin qui passait par le bas, c’est-à-dire par Cambulo, a été fermé suite à un énorme glissement de terrain survenu il y a quelques mois. Un nouvel itinéraire plus facile et moins beau a donc été tracé par le haut…

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Mon frère me regarde, je le regarde, il m’a compris, je l’ai compris. Dans la famille, nous ne sommes pas du genre à faire machine arrière. Donc hors de question de remonter tout là-haut pour emprunter ce chemin de pacotille ! On passera par la vallée quoi qu’il nous en coûte, même s’il n’existe officiellement aucun chemin. Le chemin, ce sont nos pas qui vont le créer ! Et quel est le chemin le plus court entre un point A et un point B ? La ligne droite, pardi ! Pour ce faire, un petit philippin nous explique que notre périple impossible de la mort nécessiterait de traverser la rivière par deux fois, de grimper et redescendre une colline recouverte de forêt épaisse, puis d’escalader un éperon rocheux afin d’atteindre et longer une crête impénétrable. Si nous parvenons là vivants par le pouvoir du crâne ancestral et du saint esprit, amen, nous récupérerons l’ancien chemin désormais en friche juste après l’endroit où s’est produit le fameux glissement de terrain.

« Ok, merci gentil petit philippin pour toutes ces informations précieuses, dieu te le rendra !

- Euuuh, non mais qu’est-ce que vous faites ? Vous ne comprenez pas ! Mes explications avaient pour vocation de vous dissuader d’y aller ! Même Chuck Norris n’a pas réussi à passer par là !

- Le Franck and Sullivan trail, ça sonnerait bien, non ?... Bonne nouvelle, nous sommes assurés d’être seuls sur notre parcours ! Mauvaise nouvelle, nous sommes assurés d’être seuls sur notre parcours… »

Musique du générique de Game of Thrones et c’est parti pour la guerre ! Pour marquer le coup et rendre le récit de cette aventure plus vivant, je me suis auto-interviewé. Oui, le Franck est comme ça, il s’auto-interviewe…

« Salut Franck ! Alors, il paraîtrait qu’avec ton frère, vous vous embarquez dans un trek impossible ?

- Yep ! Disons qu’on ne savait pas que c'était impossible, alors on l'a fait ! Tu sais, en voyage, je pars souvent en me promettant de rester sage comme une image, de ne rien tenter de plus débile que moi, et même d’être présent à l’aéroport longtemps à l’avance… Une fois sur place, c’est plus fort que moi, il faut que je piétine toutes ces bonnes résolutions…

- Peux-tu nous décrire la chronologie des événements pour que nos lecteurs sachent ce qu’il ne convient pas de faire ?

- Ok ! Pour commencer, on traverse une première fois la rivière à la sortie de Cambulo afin de monter en haut d’une colline qui nous fait face de l’autre côté et où se trouvent d’anciennes rizières en friches. Là, on se dit sincèrement que tout le monde a exagéré et qu’on aurait même pu faire ça à cloche-pied et les yeux bandés.

- Devons-nous comprendre que c’est après ça que ça se corse ?

- Euh, oui, je crois qu’on a le droit de dire ça… Une fois en haut de la colline, on se retrouve comme prévu empêtrés dans une végétation exubérante où chaque mètre gagné mériterait la légion d’honneur. Notre sac de rando se coince dans les branches, nos jambes sont sauvagement griffées par les ronces, sans parler de la chaleur suffocante ni du gang-bang qu’on s’organise avec les moustiques… Bref, tout ça pour justifier qu’on progresse aussi vite que Nabilla en règles grammaticales. Non mais allo, quoi ! Pourquoi les philippins ont-ils planté tous ces arbres et arbustes au même endroit ?...

- Donc c’est à ce moment-là que vous abandonnez ?

- Non, toujours pas de fracture de la motivation à déplorer ! Et pourtant… On parvient tant mal que mal de nouveau au bord de la rivière qui a entretemps contourné l’éperon rocheux. Sauf que là, elle se trouve au fond d’un canyon et que pour y accéder, il va nous falloir descendre un à-pic abrupte de sept à huit mètres de haut… On le longe vers la droite… Ni escalier ni main courante… On le longe vers la gauche… Aucun moyen de descendre sans se fendre la gueule. Il faut se rendre à l’évidence, nous n’avons pas d’autre choix que de descendre en rappel en sortant de nos sacs cordes, baudriers et mousquetons…

- Ouf, heureusement que vous étiez équipés…

- Ben non, justement, c’est à ce moment qu’on s’est rendu compte qu’on n’avait rien de tout ça sur nous. Là, on a les pets de Damoclès au-dessus de la tête… et ça pue ! Pas d’autre choix que de sacrifier un jeune arbre suffisamment grand et suffisamment souple pour le coucher vers la rivière et s’en servir de corde.

- Et ça fonctionne ?

- Comme je suis toujours vivant, je peux effectivement témoigner que si les racines sont suffisamment bien ancrées dans le sol, ça fonctionne !

- Ça y est, là, vous êtes donc sortis d’affaire ?

- Ben non, le truc, c’est Prison Break. Tu sais quand tu rentres, tu ne sais pas à quel âge tu sors ! Pour l’instant, on infuse dans la rivière en regardant sournoisement l’autre versant pour savoir où il va être le moins difficile de l’attaquer… Une fois bien rafraîchis, on attaque le fil rouge d’Intervilles commenté par Léon Zitrone… Mais si, je suis sûr que tu te rappelles de ce mur des champions ! Les candidats escaladaient un mur à la force de leur bras en essayant de ne pas retomber tout en bas… Eh bien pour nous, c’est pareil ! La pente est tellement prononcée qu’on n’a pas d’autre choix que de progresser d’arbre en arbre en calant nos pieds sur la base des troncs dans l’espoir de ne pas glisser et retomber dans la rivière maintenant à plusieurs dizaines de mètres en-dessous…

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- Et vous avez réussi à atteindre la fameuse crête ?

- Ben oui, sauf qu'une fois sur la crête, nous sommes maintenant au beau milieu d’un champ de roseaux impénétrable avec mes pauvres petites mains en guise de machette… Je dis « pauvres petites mains » car les feuilles de cette variété de roseaux sont coupantes et urticantes… Et ces petites mains, ce sont les miennes car bien évidemment, étant le grand frère, il est de mon devoir de protéger le p’tit dernier à sa maman en passant en premier pour ouvrir la route…

- Là, on tient le lecteur en haleine qui n’attend qu’une chose : Le moment où vous allez enfin être en sécurité !

- On y arrive ! Car une fois la totalité de la crête parcourue, nous avons l’immense joie de t’annoncer que nous tombons sur un semblant de chemin. C’est lui : L’ancien itinéraire qu’on n’a plus qu’à suivre jusqu’à la jonction avec le nouveau chemin où une petite bonne femme s’est stratégiquement installée pour y vendre ses boissons à des prix dignes des Champs Elysées. Devine un peu ce qu’elle nous dit en nous voyant débarquer par ce chemin ?... Qu’en décembre dernier, un homme l’avait tenté et y avait laissé la vie… Gloups… 

- Quel exploit ! Vous devez être satisfait du chemin parcouru…

- Oui, on l’a fait ! On a tracé un nouveau GR ! Et on en est trèèès fier… »

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« Allez, mon frère, ne fais pas ton Kennedy, ne te laisse pas abattre ! On a encore du chemin à parcourir… » Un virage, deux virages, trois virages, quinze virages,… Il y a des moments bénis des dieux dans la vie qui restent gravés. Des images qui s’accrochent à la rétine en contrat à durée indéterminée… Le moment présent en est assurément un. Celui où, au détour du trentième virage, le paysage vire soudainement au sublime. Celui où, au détour du trentième virage, notre regard embrasse enfin l’amphithéâtre incurvé de Batad où chaque centimètre carré est recouvert de rizières en terrasses éclatantes. Le vert, c’est bien ta couleur préférée, non ?… Désolé, je ne pense pas avoir les mots justes pour te décrire la poésie de l’instant, surtout après les efforts consentis pour y parvenir… La vue nous a sauté à la gorge lorsque nous avons fait notre entrée dans l’amphithéâtre. Et elle est encore plus grandiose après avoir gravi les quelques étages supplémentaires pour aller se poser près d’un grand palmier à l’extrémité du site… On se pose, on contemple et on se tait alors qu’on a envie d’hurler tous les superlatifs qui existent… Epoustouflant, estomaquant, foudroyant, médusant,… Tant de mains pour transformer ce paysage, et nos quelques yeux pour le contempler... Bon ok, je me tais vraiment…

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Après avoir contemplé ces photos, n’est-ce pas une des choses les plus belles que tu pourrais avoir la chance de voir dans ta vie ?... Si ce n’est pas le cas, laisse-moi te dire que tu as une vie sacrément extraordinaire !... En tout cas, une légende locale raconte que si on mettait bout à bout tous les murets construits dans cette vallée, ça ferait la moitié du tour de la terre, rien que ça ! Il est vrai que « pharaonique » est un adjectif qui ne pourrait même pas s'appliquer tant c'est gigantesque. Tant les efforts ont dû être titanesques pour les ériger. Et tant c’est beau ! Je ne te l’avais pas encore dit ?... Oui, c’est beau. Beau comme une merveille du monde… Beau comme une chanson de Radiohead…

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Notre chevauchée fantastique du jour se termine en longeant tout l’amphithéâtre pour enfin parvenir au village de toutes nos convoitises : Batad ! Ça y est, c’est le grand retour à la civilisation. Après ce qu’on a vécu, ça nous fait même bizarre, limite on se sent agressés par cette agitation… Bon, après, ce n’est pas non plus New York en termes de densité de population, hein ! On croise quelques poules, des villageoises rentrant d’une longue journée de travail. Des canards pataugent, le linge sèche au vent. Je sens qu’ici, c’est à la bonne franquette et j’aime ça. Et puis, il faut avouer que ceux qui ont choisi l’emplacement pour fonder le village avaient plutôt bon goût, non ? Quelle vue mes aïeux ! Je vais d’ailleurs dédier la fin de mon histoire à notre guesthouse parce qu’elle le vaut bien. La Rita’s Mount View dispose en effet de la plus belle vue de tous les hôtels où j’ai pu faire escale dans toute ma vie de vadrouilleur ! Le top pour finir la journée une petite bière à la main sur la terrasse en compagnie de Julie et de Chris, hypnotisés que nous sommes par ce spectacle gratuit. Il faut en profiter car pour le reste, rien ne l’est. « Où peut-on recharger nos téléphones ? » Ah, c’est payant… « S’il vous plait, il n’y a plus de papier toilette ? » Là aussi, payant… « Vous avez le mot de passe wifi ? » Non, petit occidental, pas d’internet dans tout le village… Et puis pendant qu’on y est, ne cherche pas non plus l’eau chaude qui est encore ici un lointain concept… Peu importe, finalement. Rappelle-toi qu’on n’est pas là pour le confort mais bel et bien pour la beauté des lieux ! Et accessoirement aussi un peu pour reposer nos jambes avant de remettre le couvert demain ! De toute façon, demain est une autre aventure…

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(... en vrai, ça me fera plaisir...)

Franck

Auteur Organisateur Conteur Photographe

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On part en vadrouille